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Marine Le Pen répond à la lettre ouverte que lui a adressée Bernard Lannes, président de la Coordination rurale

Monsieur le Président,

J’ai bien pris connaissance de la lettre ouverte que vous m’adressez suite à notre visite du Sommet de l’élevage de Cournon, le jeudi 4 octobre. J’y réponds avec d’autant plus de plaisir que, nous conformant à vos souhaits, nous n’avons pu débattre avec vous lors de cette visite.

Je suis personnellement très attachée à l’indépendance de tous les acteurs de la société civile. Attachement que j’ai réaffirmé durant la campagne présidentielle en étant la seule candidate à dénoncer ouvertement les dérives de la cogestion en matière de politique agricole dans notre pays. Quand je parle « d’investir la société civile », il ne s’agit en aucun cas de remettre en cause votre indépendance, mais de continuer à débattre, en toute transparence, des sujets qui concernent l’avenir de notre pays et le quotidien de nos concitoyens. L’agriculture, bien qu’ayant trop rarement la faveur des politiques et des médias, est pour nous un sujet prioritaire. Vos positions à ce sujet me semblent plus à même que celles des autres syndicats agricoles de satisfaire à la fois les intérêts et les besoins des producteurs comme des consommateurs, c’est-à-dire de tous les Français. Quand je dis apprécier vos positions, je salue notamment une démarche, comme vous l’écrivez très justement, « étayée par le bon sens et l’intérêt général ». L’idée que nous pourrions tenter de vous associer à notre parti politique vous appartient. Libre à vous d’en faire part, elle ne nous a, quant à nous, jamais effleurés et serait de toute manière contraire, je le rappelle, aux engagements que je défends.

Ce soupçon me semble déplacé puisque vous continuez un peu plus loin en énumérant nos points de désaccord. Vous êtes favorables à une politique agricole européenne, nous défendons une renationalisation de cette politique et ne nous en sommes jamais cachés. C’est un sujet que nous abordons volontiers avec les professionnels, sans aucune équivoque, comme le montrent les reportages de France 3, du Monde ou de la Montagne réalisés lors de la visite du Sommet de l’élevage. Votre analyse concernant l’influence néfaste des accords du GATT puis de l’OMC sur la Politique Agricole Commune est proche de la nôtre. Les conclusions que vous en tirez ne sont pas les nôtres. Voilà qui mérite un réel débat plutôt que de vagues soupçons, qui, je le répète, vous appartiennent mais ne découlent en rien de notre attitude à votre égard.  Je garde un excellent souvenir de ma rencontre avec la Coordination Rurale lors du dernier Salon International de l’Agriculture à Paris et espère pouvoir poursuivre de tels échanges à l’avenir. Vous dénoncez avec justesse l’attitude de syndicats liés « à de puissantes organisations économiques impliquées dans la banque, l’assurance, l’agroalimentaire, les semences et les communications ». N’adoptez pas certaines de leurs méthodes, restez vous-mêmes et continuez à alimenter loyalement  des débats dont notre pays a tant besoin !

Vous m’écrivez, je vous réponds et compte sur votre honnêteté pour faire connaître cette réponse à vos adhérents.

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Lettre de Bernard Lannes - Président de la Coordination Rurale

Madame la Présidente, un article publié sur « Le Monde.fr » suite à votre visite au Sommet de l’Elevage à Cournon,  fait état de votre souhait d’ « investir la société civile » et du fait que vous jugez que la Coordination Rurale aurait les positions les plus intéressantes en matière agricole. Par cette lettre ouverte, la Coordination Rurale, tient à bien clarifier son positionnement au sein de la société civile et par rapport  au parti politique que vous représentez.

Dès sa naissance, la Coordination Rurale, au sein de cette société civile, a revendiqué sa volonté d’indépendance vis-à-vis des autres organisations. Ce fut d’ailleurs son premier signe distinctif, au contraire des autres syndicats d’agriculteurs, tous liés à des partis politiques voire pour certains, à de puissantes organisations économiques impliquées dans les différents secteurs (banque, assurance, agroalimentaire, semences communication etc.).

Cette indépendance nous a permis de nous appuyer sur des propositions authentiques, essentiellement étayées par le bon sens et l’intérêt général de la société civile et nous avons ainsi gagné la confiance d’un nombre de plus en plus grand d’agriculteurs.

Pour que nous puissions poursuivre notre tâche, nous vous serions reconnaissants de ne plus tenter d’associer notre syndicat à votre parti politique, dont nous respectons l’existence et la légitimité comme pour l’ensemble des partis politiques français  avec qui nous entretenons d’ailleurs des relations  ponctuelles.

Enfin, nous profitons de cette lettre ouverte pour vous préciser notre position quant au type de politique agricole dont l’agriculture française doit bénéficier.
Pour la Coordination Rurale le marché agricole est européen et c’est bien une Politique Agricole Commune qui doit régir et unir l’ensemble des agriculteurs européens. Nous ne sommes pas du tout favorables à une Politique Agricole Nationale qui aurait pour conséquence première d’opposer les agriculteurs français à leurs collègues des autres pays de l’Union.

Depuis sa naissance, notre syndicat n’a jamais cessé d’agir pour une PAC qui respecte ses principes fondateurs (définis par les Traités de Rome puis de Lisbonne), et de dénoncer ses  dérives qui l’en ont éloignée depuis son aliénation au GATT puis à l’OMC.

Certains que vous respecterez notre volonté de demeurer un acteur efficace au sein de la société civile en nous laissant représenter les seuls intérêts de nos mandants, nous vous prions de bien vouloir agréer, Madame la Présidente, l’expression de nos salutations distinguées.

Non, le protectionnisme n’est pas le fascisme

Roland Hureaux a été universitaire, sous-préfet, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Depuis la conférence de La Havane, qui s’est tenue à l’issue de la Seconde Guerre mondiale (novembre 1947-mars 1948), et qui a abouti à la création du GATT (devenu OMC en 1995), le libre-échange a été tenu pour le dogme le plus intangible de la nouvelle organisation du monde. Non que le commerce ait été immédiatement libéralisé : pendant encore trente années, lesquelles correspondent aux « Trente glorieuses », les pays membres continuèrent à se protéger, de moins en moins il est vrai. Il fallut attendre le début des années 80 pour que les États aient levé entre eux  la plupart des barrières tarifaires ou contingentaires.

Le libre-échange paraissait comme un idéal tellement évident qu’il figura, à l’intérieur et à l’extérieur, parmi les objectifs des organisations régionales comme le marché commun. Il fut propagé comme un dogme par les écoles où se formait l’élite, tel l’Institut d’études politiques de Paris, tandis que se trouvait  discréditée et marginalisée toute intervention dans le débat de ce qu’il aurait pu rester de protectionnistes.

Le fondement théorique de cette suprématie du libre-échange est d’abord la célèbre loi de Ricardo qui tend à montrer que tout pays, quel que soit son niveau de compétitivité ou de développement,  trouvera un avantage comparatif quelque part  et que donc le développement des échanges est un avantage pour tous les partenaires, sans exception.

Mais cette loi est connue depuis presque près de deux cent ans.  Elle n’aurait pas suffi à imposer le libre-échange si la théorie économique ne s’était doublée d’une lecture rétrospective de l’histoire qui Ensuite prévalut chez nous le protectionnisme, renforcé en matière agricole par les lois Méline de 1892.

Un commentateur dénonçait récemment le « protectionnisme maurassien », expression assez typique de l’atmosphère idéologique qui prévaut aujourd’hui à ce sujet, quoique absurde : d’abord parce que Maurras ne s’est jamais beaucoup intéressé à l’économie, ensuite parce qu’en France, c’est la République qui fut, bien plus que l’Empire, protectionniste.

En fait, face à l’avance anglaise, toutes les grandes puissances comprirent que le seul moyen de la rattraper était d’instaurer des barrières douanières. L’Allemagne est à cet égard un cas emblématique. Le grand économiste allemand, Friedrich List en a fait la théorie. C’est à l’abri du tarif Bismarck de 1879 que, au tournant du XXe siècle, l’Allemagne rattrape l’Angleterre, au point  de devenir en 1914 la première puissance industrielle du continent.

Singulier contraste avec la destinée de l’Inde que rappelle Paul Bairoch  : vers 1800, l’industrie allemande et l’industrie indienne sont à peu près à égalité. Mais tandis que l’Allemagne, pays souverain, prend son essor à l’abri de protections douanières, l’Angleterre impose à l’Inde un libre-échange ruineux qui, cent ans après, avait  fait disparaitre toute industrie du sous-continent au bénéfice des importations britanniques.

Comme l’Allemagne, les Etats-Unis rattrapent leur retard sur l’Angleterre à l’abri de barrières douanières, au point, eux aussi, de la dépasser. Les positions britanniques se trouvant menacées, un mouvement  protectionniste se développe dans le royaume à partir de 1895 autour de Joe Chamberlain qui propose – sans succès – de substituer le fair trade au free trade (“commerce juste” aucommerce libre“)..

L’entre-deux guerres et la grande dépression

Le régime douanier, généralement protecteur, qui régissait les relations entre les grands pays ne fut pas fondamentalement bouleversé après la Première Guerre mondiale. Mais la disparition de l’étalon or a remis les taux de change à l’arbitraire des gouvernements. Ils ne tardèrent pas à voir dans ceux-ci un nouveau moyen, plus discret mais non moins  efficace, de protéger leur économie.

C’est ce que comprirent, dès le début de la grande crise de 1929, le Royaume-Uni et les Etats-Unis et, pays où la culture économique fut toujours mieux diffusée que sur le continent. La livre sterling est dévaluée en 1931 et le dollar en 1933 et 1934 dans le but de rendre aux produits de ces pays leur compétitivité.

A l’inverse, l’Allemagne et la France, se refusent à modifier les parités. La dévaluation leur rappelait les désordres monétaires de l’immédiat après-guerre. L’Allemagne était traumatisée par l’inflation galopante de 1923. Ce refus de s’aligner sur des comportements des Anglo-saxons, notamment le refus du chancelier chrétien démocrate (Zentrum), Brüning, entre 1930 et 1932, de dévaluer le mark, assorti d’une politique de déflation féroce, aggrava la crise en Allemagne et ne fit pas peu pour amener Hitler au pouvoir.  Nul ne doute que si ce pays avait été un peu plus protectionniste – au moins par les  taux de change – entre 1930 et 1933, Hitler aurait sans doute échoué.

Au motif que Mussolini et Hitler avaient décrété l’autarcie, forme exacerbée, si l’on veut, du protectionnisme (et surtout préparation à la guerre !), on décréta que le protectionnisme, c’était le fascisme, voire le nazisme. Le débat – ou l’absence de débat sur le libre-échange depuis 1945 ne se comprendrait pas sans cette petite musique de fond, quasi subliminale. On retrouvait d’ailleurs là la vieille doctrine de Saint-Simon selon laquelle le commerce éloigne la guerre.

Fausses leçons d’une histoire mal connue le XIXe siècle

Assimiler protectionnisme et fascisme, était pourtant  faire bon marché de ce qui s’était passé tout au long du XIXe siècle, un siècle qui vit – et cela jusqu’aux aux années trente – le protectionnisme accompagner tout au long, la première et la deuxième révolution industrielle.

Seule l’Angleterre tenta à partir de 1846 d’imposer au reste du monde le libre-échange : comme elle était en avance sur les autres pays, elle y avait, seule, avantage. La France la suivit de 1860 à 1873, assez pour que cette expérience inspirée de l’anglomanie de Napoléon III et du saint-simonisme, lui laisse un goût amer.

En France, la politique de déflation destinée à défendre la valeur du franc Poincaré, si difficilement stabilisé en 1926, étouffa l’économie de notre pays. Il n’est  sorti de sa léthargie que quand le Front populaire se décida à dévaluer en 1936.

A l’encontre de ce se dit un peu partout, l’aggravation de la crise économique se produisit avant l’instauration de l’autarcie dans les régimes autoritaires. Jacques Sapir l’a montré : le protectionnisme des années trente n’a pas aggravé  la crise.

Comment ne pas établir une comparaison entre la volonté obstinée de sauver à tout prix la monnaie qui fut celle des derniers gouvernements de la République de Weimar, au prix d’une récession aggravée, et la politique de l’euro, conduite aujourd’hui par Berlin et Bruxelles et suivie par Paris ? Aura-t-elle les mêmes conséquences ?

Contrairement au dogme idéologique propagé depuis 1945 et reçu partout sans examen, ce  n’est pas le protectionnisme qui fut, dans les années trente, fatal à la liberté, c’est d’abord  le dogmatisme monétaire.

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